Axe
I
"Il
ne faut pas confondre un cheval de Troyes avec un cheval en trois D ni
un chenal avec un détroit"
Ce dialogue se
situe virtuellement (c'est à dire qu'il n'a pas vraiment lieu mais
qu'il aurait pu... ) non loin des marches de la porte latérale d'un bâtiment
de pierre, dans la ville de Troyes.
Marcel -
C'est chaque fois la même chose!... Faut-il systématiquement
que dès que qu'il ait à brouter du gazon il se mette dans
un état pareil. Il n'est pas net d'ailleurs cet appareil, je
m'en vais le doucher un peu.
Le regardeur
- Marcel aime l'élasticité de son tuyau...
Le chœur
- Le regardeur est amateur, ce que tracteur est matrice.
Marcel déroule le tuyau d'arrosage relié à un
robinet qu'il ouvre à fond. Il s'approche du tracteur et commence
à en asperger les flancs. Puis il se met à quatre pattes
et entreprend de laver le moteur...
Le tracteur
- Bloups! Beurk! Le voila qui remet ça! A chaque tonsure
c'est pareil! Ce type est un maniaque. Il commence à m'astiquer
sérieusement de songer douchant. Quand j'y songe son chant n'est
pas si doux, pas tant, en tout cas que celui où je me vautre...
Mais qu'est-ce qu'il a ce type à me récurer comme ça
pour la moindre petite tache de boue sur mon aile avant... Ce type est
un mania qu'eau des près sifflent à mes oreilles... Et
puis tient, je le connais bien, il va sortir sa lessive Saint Marc,
il va me brosser dans le sens du poil et me dire en me savonnant
: " comment peut-on être aussi sale?..."
Marcel -
Ce tracteur m'atterre et sa roue m'attriste Comment peut-on être
aussi encrassé?...
Le tracteur
- Tient qu'est-ce que je disais... Ma terre? Qu'est-ce qu'elle a ma
terre? Ha! Mater d'eau l'arrosa!
Marcel -
... Dame pourtant il n'a pas coupé tant de trèfles que
ça ! Mais que de bouts!
Le regardeur
- Marcel l'as tique et le tracteur se tient à carreau!
Le tracteur
- Et vas-y que je t'asperge....Si ça continue je vais rouiller
moi! J'ai horreur de l'humidité, c'est écrit sur ma notice...
je... Bloups!
Le regardeur
- Ce laveur ne se lasse pas... ça mousse, ça mousse! C'est
un laveur attaché à sa machine à carreau. Il la
bichonne et la bouchonne comme un cheval... Il faut dire que ce tracteur
ne manque pas d'attrait
Le tracteur
-...mais pour m'astiquer il m'inonda!
Le regardeur fait
une photographie
Le tracteur
- Quand aura-t-il fini de mastiquer?
Le laveur chantonne
en passant une peau de chamois sur la carrosserie.
Marcel
- Boire un petit coup c'est agréaâable! Boire un petit couûuup
c'est doux mais il ne pas rouler dans l'étable...
Le tracteur
- Marcel se fiche de moi ouvertement! Qu'est-ce qu'il croit! Je ne suis
pas comme ces vaches qui ruminent en regardant passer les trains! Il
va voir de quel huile je me chauffe...
Marcel -
Et voilà! En voiture Simone!
Marcel enroule
son tuyau et vient s'asseoir
sur le siège du tracteur. Il enclenche une vitesse et fait tourner
la clé de contact...
Le tracteur
- Rrrrrr!....Rrrrr!
Marcel -
Zut! V'la qu'il veut pas démarrer!
Le regardeur
- Il a du noyer le moteur!
Le tracteur
- Rrrrrr!....Rrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr!
Marcel -
Ha ben ça! Tu vas démarrer sale carne!
Le tracteur
- Rrrrrr!....Rrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr! Rtttttrrrrtttt..Tuffffff
!
Marcel -
C'est le carbu!
Marcel descend
en ronchonnant fait le tour du tracteur, ouvre le capot et se penche sur
le moteur.
Le regardeur
- Ha! Le laveur est aussi amateur de moteur!
...le tracteur
crache une fumée noire au visage de Marcel.
Le tracteur - Tuffffff !
Marcel -
Oh! Le corbeau! Il m'a taché le pull-over!
Le regardeur - Ha! Le tracteur se fâche.
Le chœur
- Le laveur est amateur, ce que l'ovaire est à matrice.
Le regardeur se
tournant vers le chœur...
Le regardeur - C'est pas bientôt fini de reprendre ce
que nous disons en le déformant?
Le chœur
- Le voleur est à menteur ce que le moteur est à l'envers.
Marcel -
Le carbu! Le carbu rend l'âme!
Le tracteur -
C'est ça! Viens tâter ma lame! Qui s'y frotte s'y coupe!
Le chœur
- Qui sifflote scie croupe!
Le tracteur - Oui c'est ça : qu'ici flotte croupisse!
je m'en vais te le débiter en rondelles...
Ida entre en scène (en vrai elle traverse la cour). Elle porte
deux paniers remplis à ras bord de victuailles, elle marche en
direction de Marcel qui ne l'a pas vu.
Ida - Salut
Marcel ! Tu bricoles encore?
Marcel -
Heu..Ha! Salut Ida... Mouais! Je ne sais pas ce qu'il a... il est un
peu grippé...
Ida - T'as
du'y flanquer un peu trop d'eau... comme d'habitude!
Le regardeur
- Tient! Voilà une femme perspicace...
Le tracteur
- Ha! enfin quelqu'un qui me comprend...
Le chœur
- Ida dit tout, tralalalalaire, tralaladitou...
Marcel -
Ha tu crois?...Pourtant...
Ida - Sûr!
T'as toujours été amateur en jet douchant... et
comme tu sais je m'y connais en mecs à nique (elle pouffe)...
Marcel - En
méga nique même...
Le regardeur
- Tient tient!
Ida - Ha!
tu fais le malin... N'empêche
que le tracteur ç'est à toi qu'il fait la nique!
Le regardeur
- Ho ho, ça devient grivois...
Le choeur
- Cette Ida est tonique ce que l'étron est à Annick.
Leplus arrive
à vélo en faisant tinter sa sonnette. Il fait trois fois
le tour de la cour en jetant
un oeil amusé sur le couple qui discute toujours devant le tracteur...
Leplus -
Quelle
attraction!... Ici
se trame une intrigue qui mérite toute l'attention... Ne serait-ce
point Dasy la
fée qui s'entretient
avec Pédale au sujet de cette machine?...
Leplus se tournant
vers le public...
Leplus
- Ha
mais je vois que vous ne semblez pas connaître
cette légende... Laissez moi vous la narrer:
Minus roi des coqs engraissés scarifiait à chaque nouvelle
plume de sa poule un jeune poulain. Un jour pourtant il se trouva que
tous les poulains (et toutes les poules naines - dont il usait parfois
pour palier aux manques et satisfaire aux rixes) dont il pouvait disposer
dans son incurie avaient tous (et toutes) déjà servies
plus d'une fois.
Très ennuyé
par cette carence, il secoua sa crête
entière et invoqua la Clémence
Dessieux, une nymphe amie d'en face. Clémence était
la fille cadette
du fameux constructeur de véhicules pliés, César
Dessieux, et elle avait toujours eu pour Minus une certaine inclinaison
(il était nettement plus petit qu'elle) : les deux tresses de
ce maître
queue qui s'agitaient
frénétiquement la mirent en émois. Elle con céda
donc à mi-nus (c'était le sur nom qu'elle lui donnait)
ses faveurs en échange d'un passage par son vestibule. Minus
pour sa part n'avait qu'une attirance frigide pour sa voisine mais il
était acculé et ne pouvant reculer davantage accepta la
combine. Il obtint sur le champ un magnifique tracteur de 300 chevaux
et promis à Clémence de passer la voir dès qu'il
aurait une minute.
Mais scarifier
300 chevaux d'un coup fit réfléchir Minus. A défaut
de poulain et de poules naines, il décida de scarifier deux époux
laids et de garder son engin au chaud dans ses appartements, pour d'autres
occasions. Clémence eut vent de la ferme et vexée d'avoir
été ainsi laissée lança un ressort sur Daisy,
la poule attitrée de Minus, qui piquait paisiblement un roupillon
sous un charme. En tombant le ressort fit son effet : Daisy s'éveilla,
comme par enchantement, follement éprise du tracteur. Seulement
voilà : pour que le courant passe entre Daisy et le tracteur
il fallait encore que celui-ci dispose d'une prise mâle. Qu'à
cela ne tienne Daisy alla trouver Dédé la Pédale,
un bricoleur du génie que Minus hébergeait depuis un certain
temps; il avait été champion cycliste (d'où son
surnom) mais avait trempé
dans une sombre histoire de trafic
de trophées... Celui-ci accepta
de réaliser un adaptateur (type prise multiple) pour satisfaire
aux besoins divers et c'est ainsi que, à la nuit tombée,
Daisy pu réaliser son couplage de fesses à débit
continu. Elle apprécia
tant et si bien les décharges et la trique qu'elle mit au monde,
quelques mois plus tard, un avatar détracteur de son infidélité
à Minus : mi-moteur-mi-poule. Ce minot
torve arracha des cris d'horreur à sa mère après
lui avoir arraché le col* au passage. (*de
sa nuisette, seulement!)
Minus fit mettre
le tracteur géniteur en pièces (mais pour ne pas salir
sa moquette il les fit détacher); on y trouva l'ingénieux
dispositif de multiprises et des soupçons pesèrent, non
sans raisons, sur Pédale, le nain de génie. Minus l'accusa
d'avoir facilité cette hybridation. Pédale s'exclama :
"Ainsi Daisy l'a fait!". Minus ordonna donc sur le champ à
son invité de faire disparaître
ce produit dérivé du circuit en fabriquant une boîte
d'où on ne pourrait plus le voir et d'où il ne pourrait
sortir.
Dédé
la Pédale, aidé (mais pas trop) de son fils Eric, entreprit
donc la construction d'une maison close, doublée d'un caisson
étrange où il fit enfermer le Mimoteur (c'est finalement
le nom que l'on donna à la bestiole pour plus de commodité),
avant de couler l'ensemble dans une chape
d'airain, enfin Pédale fit creuser un trou profond dans le parc
du palais et enterra le tout. Il conserva cependant un conduit d'aération
qui débouchait à la surface en faisant mille et un coudes
et qui était fermée par une lourde grille en fonte. Chaque
année à la fonte des neiges blanches, c'est par ce conduit
que Minus faisait glisser 7 cierges ou 7 puces hautes pour calmer la
petite du Mimoteur.
Cependant, Minus, malgré sa taille, n'avait pas encaissé
le coup bas de Clémence. Peu de temps après l'extraction
avant du Mimoteur, il décida de renvoyer les pièces détachées
du tracteur fautif à César Dessieux accompagné
d'un billet d'humeur de sa plume :
"Cher con ce truc t' heurt,
Depuis
plusieurs émois votre fille me fait part de venir la voir en
douce en échange de ce tas de ferraille. Si j'ai cédé
à ses avances en passant par derrière (par la porte
et par ailleurs), c'était pour ne pas éveiller vos soupçons
mais surtout pour ne pas froisser la carrosserie avant de la petite.
Mais je me suis vite lassé de ses passades (moi même
ne l'étant pas!). Suite à ces écarts de conduites
dont je me sens à moitié pardonné pour vous les
avoir avoué, je vous prie de faire savoir à votre fille
Clémence qu'elle cesse de me harceler par l'envoi de ces pièces
frauduleuses qui ne sont même pas monnayables.
Votre
dévoyévoisin...etc."
A réception
de la mise en pli, César rentra dans une colère sans bornes.
Il fonça dans la chambre de Clémence, défonça
la portière au passage, à mi-veau et lui annonça
en lâchant
le paquet sur la môme quiète : "Cette fois-ci tu en as trop
fait! Vois ces pièces entassées... Vois ! Elles sont entachées
de cents délits qui souillent mon enseigne. Vois avant toi la
voie Dessieux était impénétrable! Tu as, sale lie
d'odeur de l'infamie en traînant ce Minus dans la grange.. Vois ce tas
défaire ta raie spectre habileté! Peste soient les filles
d'épaires qui t'ont liées à ce coq laid! Saches
que la colère Dessieux César, ton père, moi en
père, sonne l'arrêt de tes feux d'aines... Tu as trésor
donné à ce cuisinier, ce maître queue sans verges
grognent, tu l'as laissé, lascive s'emparer de la culasse d'un
moteur à peine débridé... Cette négligence
va te coûter chair et peau mon lapin!... Sans comprendre ce qui
lui arrivait Clémence fut dérouillée scrupuleusement
: sa belle peau banche vira au bleu, passa au rouge puis au vert. Quand
la pression fut enfin retombée, César constata que le
corps de sa fille était devenu aussi flasque qu'une chambre à
air dégonflée
et quelle flottait
dans un jus indéfinissable. La Clémence s'était
vidée comme si l'on avait retiré la bonde d'un lac...
Le chœur
- La Clémence étale en glaise ce que Lac Léman
est à la Suisse.
Le regardeur - Plus je suis moins j'y suis!
Ida - Pauvre
fille! Mais c'est abominable... Et tout ça pour un nabot
minable qui n'avait même pas eu le courage de se mouiller un pneu!!
Franchement c'est dégoûtant et plus votre histoire...
Leplus -
Je sais, le monde est une déception totale... Mais qu'y puis-je?
Ida - Vous
n'avez qu'à changer la fin...
Leplus -
C'est une idée... Attendez voir... Et si...?
Marcel -
Bah! Moi je trouve qu'elle n'a eu que ce qu'elle mérite... Pas
idée de jeter des ressorts à tous les bouts du champ...
Le tracteur
- J'aimerai bien savoir ce que l'on a fait du tracteur démonté
et de l'ami moteur?
Leplus -
Bon je change la fin oui ou non?
Ida et
Marcel - (en même temps) Oui... Non!
Le tracteur
- Faut voir!
Leplus s'adressant
au regardeur
Leplus -
Qu'en pensez vous?
Le regardeur
- Rarement! Je m'en garde bien d'ailleurs si je veux rester heureux...
et puis tient... j'en ai assez gardé pour l'instant, je m'en
vais....
Le regardeur monte
quelques marches et pénètre dans le bâtiment.
Ida, Marcel,
le tracteur - La suite! La suite! La suite...
Pisafalé,
la maîtresse
de maison, passe la tête par la fenêtre de l'office...
P - Ida!
Ida! Où êtes
vous?
Ida - Mordieu!
C'est Madame... Oui, oui, j'arrive M'dame!
P - Allons
dépêchez vous Ida nous avons des invités
Ida - Oui
M'dame...
Marcel -
Ho mais c'est vrai! On cause, on cause... c'est qu'il se fait tard et
je n'ai même pas fini de réparer... Mais peut-être...
après tout...
Marcel remonte
sur le tracteur et tourne la clé de contact. Le tracteur démarre.
Marcel -
Ida avait raison : le quart d'eau dans le carbu a séché
en un quart d'heure.
Le choeur
- Le quart bu est à la dent, ce que le cardan est à la
buse
Leplus -
Qui abuse boira! Surveillez votre conduite enfumée mon ami!
Le tracteur
- Je carbure à tort! Marcel ne mérite pas mes égards,
je lui garde un chien de ma chaîne...
Tandis que Marcel
rentre le tracteur au garage, Leplus resté seul dans la cour range
son vélo le long du bâtiment en pierre et emprunte l'escalier.
En haut des marches il croise Mona qui sort un livre à la main.
Le plus
- Salut! Qu'est-ce que tu lits Mona?
Mona - Ha
ha! Très drôle!.. Ca?(elle montre le livre), c'est
un bouquin de gare qu'a fait un tabac. Un texte assez corsé sur
une tare de grillage... Heu! ...Sur une gare de triage où il
se passe des trucs bizarres... Ca commence comme ça :
" Et voilà
! Encore une! Pouvez-vous me dire pourquoi les locomotives explosent
toutes, ici, ces derniers temps. Oh! j'ai bien mon idée. Moi qui vient
de balayer le hall, tout est à recommencer. Foutu métier. Il ne se passe
plus une semaine sans qu'un convoi déraille, qu'un essieu rompe ou qu'une
locomotive, comme à présent, gonflée d'importance et de pression, pète
à la gueule des passagers. Non seulement c'est sale et ça retarde le
trafic, - encore que ça, bon, on s'en accommode, - mais en plus, il
faut à chaque fois redresser les piliers de soutènement de la charpente,
changer les carreaux brisés de la verrière... sans compter qu'il faut
répondre aux familles des voyageurs qui veulent savoir s'il y a des
victimes.
Habituellement, oui... Forcément : on n'éclate pas une locomotive sans
briser quelques passagers. Ca, les usagers ont du mal à s'y faire, il
faut dire. On en sent qui montent, méfiants, presque à reculons. Les
mouchoirs qui s'agitent sur les quais sont plus mouillés qu'avant, pour
sûr. Le pire, c'est quand la locomotive explose au départ, sous les
yeux des parents et des petites amies. Ils vous font ensuite tout un
foin. Ils crient au scandale. Ils n'ont qu'à se débrouiller un peu tout
seul (quoi !). Ce n'est pas moi qui les ai poussé(s) dans le wagon tout
de même !. Moi, d'abord, j'ai du boulot, (Il) Va falloir que je remette
un peu d'ordre. On ne peut pas stopper tous les trains de la ligne sous
prétexte d'encombrement ! Ca non ! Même lors des grandes grèves, au
siècle dernier, cette ligne a continué à fonctionner. Et pendant la
grande guerre! L'ennemi n'a pas oser y toucher. Il n'aurait plus manqué
que ça!. Remarquez, ça leur a coûté cher. Mais la défaite ne valait-elle
pas mieux que de saboter toute la ligne? Les passagers, les gares, passe
encore… Beaucoup ne s'en sont pas relevés. Quelques chefs de gares non
plus, d'ailleurs, ce qui a beaucoup ému la population. Je vous cause
d'un temps où il y avait de la considération pour les chefs de gare.
Mais toucher à la ligne, non, ça, jamais! Des vieux tous rabougris s'offraient
un billet avant de mourir. Des mariés réservaient six mois à l'avance
pour leur Lune de miel. Un aristocrate y a même passé plusieurs semaine
de vacances. Juré ! Si je vous le dit, c'est qu'il est passé par ici.
Le jour dans un sens, et dans l'autre sens la nuit, dans le train de….
?. Parole! Allons bon! Ce n'est pas le tout de rouspéter. Toute cette
agitation, aussi, qu'est-ce que vous voulez, ça m'énerve. ça fait pas
un pli, ça va recommencer, les brancards, les pin-pon, l'inspection
des services techniques, parti comme c'est, je ne vais pas y couper.
C'est à vous dégoûter du métier. Ca, ça remonte au temps où les voyageurs
ont obtenu (le droit) de choisir eux-mêmes leur destination. Le début
de la fin, quoi qu'on en dise. Autrefois, c'était plus simple. Les personnes
en partance demandaient un billet au guichet et on leur donnait un billet,
point. Il n'y avait pas des queues comme aujourd'hui, avec ces ventouses
qui restent collées à l'hygiaphone pendant dix minutes pour se faire
expliquer des changements et des horaires. Pas de ça! Ils payaient tous
le même prix, on les mettaient dans le premier train qui passait, et
zou! Ils avaient des heures devant eux pour se demander où ils étaient,
où ils allaient, ils prenaient une correspondance quand que ? l'occasion
s'en présentait, sans but ni raison. Personne n'obligeait personne à
rien. Le plus beau, c'est que certains finissaient vraiment par arriver
là où ils avaient pensé aller. Ils se réveillaient sur leur banquette,
après une légère secousse, et ils étaient à destination, cinq minutes
d'arrêt, juste le temps de faire les paquets et, au revoir, à la prochaine.
Certains ne prenaient même pas la peine de descendre, (Hé bien,) puisqu'ils
étaient arrivés, ils n'avaient plus de raison de rester, ils avaient
obtenu ce qu'ils voulaient, il ne leur restait plus qu'à rentrer. Bien
sûr, il n'y en a pas eu des tonnes qui ont atteint leur destination
à l'aller et au retour. Et jamais dans la même année. Ceux qui prétendent
ça se vantent. Des familles de voyageurs errants se constituaient, de
grandes familles, et solidaires avec ça. On y discutait tout le jour
de ces villes que l'on avait vues sans en connaître le nom, de ces paysages
que l'on croyait trouver enneigés et ou, soudain, l'azur de la mer apparaissait.
Si ce n'était pas du voyage ça! En ce temps-là, on ne se préoccupait
pas, comme maintenant, de savoir où on allait, et encore moins pourquoi
on y allait. On y allait, voilà tout, et c'était bien suffisant. Et
puis peu à peu, des voyageurs s'étaient mis à avoir des exigences. Oh!
seulement quelques excentriques. On les regardait d'un drôle d'œil et
ceux là, ils se montraient peu causants durant leurs voyages. On se
demandait bien d'ailleurs pourquoi ils voyageaient, s'ils n'étaient
pas contents ? On ne leur avait rien demandé. S'ils tenaient absolument
à ce que les wagons fassent halte dans telle gare, ils n'avaient qu'à
sauter en marche. Bon débarras! Mais comme toujours dans ces cas-là,
ça avait fait tâche d'huile. C'était devenu une mode. Des jeunes, surtout,
au début. Une tocade. Mais la tocade a duré et, de plus en plus nombreux,
d'abord des personnes seules, puis bientôt des groupes, exigèrent un
tarif et une destination. Ca posait des problèmes insolubles. D'abord,
comment vouliez-vous savoir où allait le train qui passait? Personne
ne connaissait les autres gares, vous pensez bien! On ne savait même
pas comment s'appelait la nôtre. Cette bonne blague! Parfois, même le
machiniste ignorait dans quel sens il roulait. "Vous savez, moi, tant
que je roule." Et ça roulait, je vous prie de le croire! En général,
il passait quatre ou cinq trains dans la journée. Parfois dix. Il arrivât
aussi qu'aucun train ne passe. A la bonne heure! Les voyageurs s'installaient
dans le hall et campaient, on allumait des feux sur le quai. Ca ferait
déjà une anecdote (un truc) à raconter au retour)…. A raconter à qui
? …ça, on n'en savait rien, évidement. Puisqu'on savait pas où aurait
lieu le retour. Moi-même, qui suis arrivé ici à la grande époque, ce
fut tout à fait par hasard. Comment pourrait-il en être autrement? Il
fallait bien de temps à temps, à regret certes, consentir à se dérouiller
les jambes sur un quai, lorsque d'aventure on faisait halte quelque
part. Et puis la gare m'a plu, son panneau d'affichage rustique, qui
n'affichait jamais rien, un charmant dépouillement, le petit souterrain
bien tenu, la haute verrière qui protège les bancs et les rails, la
petite courbe au loin, au bout de ce que j'ai longtemps cru être une
ligne droite infinie et, enfin, la voie de garage, où l'on stockait
les locomotives, les wagons et les voyageurs endommagés. J'avais eu
un pincement au cœur, pour la première fois de ma vie, à l'idée de remonter
dans le wagon. Il était écrit sur quelque traverse que cela devait arriver.
Je contemplais cette harmonie ouverte sur le vaste monde et j'en ratai
mon train quand il repartit. Tous mes papiers étaient à l'intérieur.
Qu'importe! Je prendrais le prochain, peut-être qu'un jour il croisera
le premier, peut-être même de mon vivant. Mais je n'arrivais pas à m'arracher
à cette gare. Je laissai passer un train, un deuxième, je faillis monter
dans le troisième (mais je le laissais partir sans moi) et me retins,
je peux l'avouer maintenant, juste à temps. Puis quatre, puis cinq puis
d'autres….. /Et/ dès lors, je sus que c'était ma gare. Personne ne m'y
connaissait, et pour cause. Personne ne connaissait jamais personne.
Comme tout le monde voyageait sans arrêt. ça n'empêchait pas de s'amuser,
que diable! Le bon temps, vous dis-je. Oh! j'ai bien senti la vapeur
tourner, allez. Le jour où un type est reparti du guichet en refusant
le billet qu'on lui tendait, je me suis dit: "ce ne sera pas le dernier".
De fait, il n'est jamais revenu. Mais l'incident s'est reproduit. Ce
chahut qu'ils faisaient pour obtenir un ticket pour telle gare! Cette
cohue que ça provoquait! Les gens n'avaient pas l'habitude d'attendre,
vous comprenez. Et puis il a bien fallu que ça arrive.
Un jour, un grand
type est arrivé, très sûr de lui, et il a demandé un billet en exigeant
la destination et l'horaire. Vous voyez ça d'ici!. La guichetière, une
femme expérimentée, je vous prie de me croire, et travailleuse avec
ça!... elle ne s'en est jamais remise. D'abord, elle lui a fait répéter
plusieurs fois parce qu'elle ne comprenait pas. Elle a cru que c'était
un étranger, qu'il parlait mal la langue. L'autre, mais pourquoi se
priver!, il s'énervait comme pas possible. " Je veux! J'ai le droit!
C'est mon argent!… "... Tout y est passé, (et j'en passe). Si on avait
pris des mesures, dès ce moment là, on aurait pu éviter la catastrophe.
Mais ça aurait été trop beau. Surtout que le grand type, là, qui rudoyait
la guichetière, il s'est trouvé des supporters dans la queue. Parfaitement!
Comme je vous le dis! Et pas qu'un seul. Deux, trois, quatre. La guichetière,
elle ne s'en est jamais complètement remise. Que vouliez-vous qu'elle
fasse? Un infarctus. Recta. Maintenant, elle touche une pension d'invalidité.
Si c'est pas malheureux, quand même, tout ça pour un billet, alors que
ça fonctionnait si bien jusqu'à présent (jusque là)… ça ne pouvait pas
durer. C'est plus fort qu'eux, dès qu'il y a quelque chose dont on est
un peu content et qui vous fait la vie plus belle, faut qu'ils le cassent.
Ils ne peuvent pas supporter ça, les gens heureux, c'est à croire. Je
suis resté quand même. En fait, Je n'avais pas le choix. C'était ça
où prendre le prochain train. Mais ça aurait été du pareil au même...
D' ailleurs, je le savais bien. J'avais discuté une fois avec un machiniste
(drôlement inquiet, le gars !).. Alors qu'avant, ces types, on ne les
voyait jamais avec rien moins qu'un sourire jusqu'aux oreilles. Faut
pas être sorti de la cuisse de Jupiter pour comprendre ça, quand même!
A partir du moment où les machinistes, ils ne sourient plus, comment
voulez-vous que les voyageurs ils soient heureux, eux? Vous pouvez me
l'expliquer? Non! Qu'est-ce que je vous disais? Si ça avait été des
cas isolés, on s'y serait fait, bon gré mal gré, on n'est pas des mauvais
bougres. Mais non, un peu ça ne leur suffisait pas, il a fallu que ce
soit toutes les gares. Toutes ! vous m'entendez. Pas une n'en a réchappé.
Ah! malheur! Quand je repense à cette période. C'était pire que la guerre.
faut pas se voiler la face. Du fait aussi que la ligne a été épargnée
pendant la guerre, je vous l'accorde. Mais tout de même. Annoncer les
trains au départ et à l'arrivée. Dans des hauts-parleurs, en plus. On
se fout du monde! Et que je te distribue des guides de voyage! Et que
j' te fais des billets de toutes les couleurs! Et que je t'affrète des
trains spéciaux! C'est simple, ça n'en finit plus. C'est comme ça que
j'ai appris le nom de la gare ou j'étais. Oui, je sais, je ne devrais
pas dire ça. Une mauvaise curiosité, peut-être bien. Bref, on discutait
de tout ça un jour avec un mécano et je lui dis, comme ça, tout à trac.
"Mais si vous vous arrêtez ici, c'est qu'on vous a dit de vous y arrêter
ou que ça se trouve juste comme ça, parce que le pays vous plaît", que
je demande. Sans penser à mal, hein, notez bien. Holalala! J'ai bien
senti que j'avais gaffé. Le mécano a enlevé ses lunettes, les grosses
qui font tout le tour des yeux d'un coup, il a enlevé ses lunettes et
il m'a regardé en hochant la tête. Et puis le voilà pas qui me dit:
"Tu sors d'où, toi?" "Ben, d'ici", que je lui réponds. "Mais mon pauvre
monsieur!", qu'il m'a dit. Je sentais bien qu'il était gêné. Pourtant,
c'était un gars de la vieille école, ça se voyait bien. "Mais mon pauvre
monsieur! C'est comme ça partout maintenant. ça m'étonne même que votre
tableau d'affichage ne fonctionne pas encore." Et comme un fait exprès,
le lendemain, crac!, il y a un type qui se pointe avec un escabeau et
qui commence à bricoler le tableau d'affichage. Il a tiré des fils électriques,
il y a passé la journée, juste le casse-croûte à midi. Il est reparti
comme il était venu, sans demander ni quoi ni qu'est-ce, ni bonjour,
ni au revoir. Je l'ai regardé partir parce que, au fond, j'avais un
peu peur de regarder en l'air. Et puis je me suis dit: allez, c'est
le moment d'avoir du courage. Et j'ai levé un oeil, prudemment, pour
pas que ça me fasse un choc, déjà que ça me fatiguait, tous ces changements.
Je vous le donne en mille! Aussi vrai que je vous cause, le panneau
d'affichage avec des heures dessus. Une grande dans un grand carré,
tout en haut, pour dire l'heure qu'on était, et puis des plus petites,
dans des petits carrés, en dessous, alignés à la verticale. Et en face
de chaque petit carré et de chaque horaire, il y avait le nom d'une
ville. Enfin, je vous dis ville, je n'en sait rien, c'est juste pour
vous donner une idée. C'étaient peut-être des villages. La fin d'une
époque, comme on dit. Alors vous comprenez, moi, désormais, quand les
voyageurs ils commencent à rouspéter parce qu'une malheureuse locomotive
explose, qu'est-ce que vous voulez, ça m'énerve. Là, voilà, c'est dit:
ça m'énerve. S'ils n'avaient pas voulu voyager plus haut que leur cul,
on n'en serait pas là et les gens se parleraient encore dans les gares.
Alors que maintenant! D'ailleurs, c'est bien simple, vous ne m'écoutez
même pas. Misère..."
Leplus -
Si si! Et qui l'auteur ?
Mona - Un
certain Charles Maré, mais ce doit-être un pseudo... Je
trouve un certain charme à ces locomotives à l'arrêt...
Leplus -
Venant de toi, cela ne m'étonne pas!
Mona - Que
veux-tu dire?
Leplus -
Disons que tu as toujours eu un faible pour le passage du train à
ce niveau là!
Le choeur -
Les trains sont à l'arrêt
d'Éphèse
ce que l'étron est à la raie des...
Mona - Ho
ça va! Doucement les basses! Mettez la en sourdine les pucelles!
Cessez les frais! Tous ces mots lestes nous cassent les orteils!
Le choeur - Les
jeux de mollets sont aux orteils ce que les jeux de mots laids sont
aux oreilles...
Leplus -
..et les jeux de molaires sont dans la bouche mais ceux de molles ères
ne comptent pas... Quant aux
jeunes mollets qui dansent sur ces airs ils ne sont pas à César
mais à Molière.
Mona - Bien envoyé! Espérons seulement que ça
va leur en boucher un coin...
Leplus -
Bah! Ce chœur
est imprévisible. Il improvise à tout bout de champ sans
crier gare...
Mona - A propos de gare... j'ai ce roman en train... je te laisse...
à bientôt.
Mona sort en traversant
la cour. Leplus pénètre
dans le bâtiment tandis que la nuit tombe.