Cela faisait maintenant un an qu'Arthur astiquait les verres au bistrot... Il s'y sentait comme chez lui et Loulou était fier de son petit Bertron . " Un bon petit gars ! " qu'il lançait au premier zig qui pointait le bout de son museau au rade pour se rincer le gosier... " On en fait plus des comme ça! Il ira loin le minot ! ".
Certes, Arthur ne pensait pas faire de vieux os dans la plonge (que ce soit en apnée ou en brasse coulée d'ailleurs...), mais lorsqu'on est jeune et sans le sou, il convient d'avoir les ambitions modestes. Arthur rêvait cependant de devenir un jeune loup de mer, capable d'affronter les vents des glauques et autres vents exotiques, sur un que t'as marrant. Il s'imaginait très bien, en ciré jaune, une fille dans chaque port et un pied dans chaque botte de caoutchouc... Mais voilà, Arthur n'avait jamais vu la mer et la seule flotte qu'il connaissait était celle qui lui servait à laver les verres, au fond du café et qu'il avait bien trop à faire pour pouvoir rêver. Peu importe vous me direz, de nos jours on voit bien des curés sans paroisse, des filles sans culotte, des radeaux sans méduse, des poulets sans patte, des guerres sans arme de destruction massive, des présidents sans cerveau, des chanteurs sans talent, des manchots sans montre, des histoires sans parole (et musique), des vaches sans tête (folles, quoi !), des serviettes sans gant de toilette, des livres sans image, des pulls sans (pour sans) laine, des chèques sans provision et des phrases sans queue (ni tête)...
Oui effectivement ! " Je serai donc le premier matelot sans bateau !" décida Arthur sur un coup du sort. Un brin sarcastique, Loulou, qui était de l'ancienne gêne et ration, envoya : " Voyez-vous ça... v'là que le p'tit Arth' veut jouer les Tabarly... T'as l'bar là, oui !!! ....Alors avant que la transe atlantique ne te gagne, tu ferais bien d'aller voir les verres, si j'essuie ! ". Ah non ! Trop c'est trop et trot c'est trot (et non le galop !). Arthur voulait bien supporter les histoires de pochetron mais pas celle de poltron... "Puisque c'est comme ça, je pars !... T'as qu'à te trouver un autre rabbin (car le père Dort était juif...)! Je ne resterai pas un jour de plus dans cette boutique ! "Sur ce, Arthur prit ses clics et ses claques (ainsi que ses clopes et ses clubs de minigolf - ayant les loisirs assortis à son porte-monnaie-) et claqua la porte au nez de Loulou qui n'avait pas été fermée depuis 25 ans. Ce fut un choc pour ce dernier. Le soir même, devant sa porte restée définitivement close, Louis décida d'y jeter la clé dessous et d'aller se coucher :"Demain, grasse mat' pour ma pomme, c'est décidé, je prends mes RTT... ".
Depuis lorsqu'on passe rue La Chatte pèle, le rade de Loulou est devenu un Chiche T'es Bat, réputé pour ses intoxications alimentaires. On raconte que le vieux Louis ne se remit jamais de sa fameuse matinée de grâce et qu'on dut le border au Père De La Chaise trouée. Quant à Arthur, on raconte qu'il ne sut jamais la fin tragique (mais banale pour le commun des mortels) de l'ami Louis.
En effet, lorsque Loulou ferma les yeux pour la dernière fois, Arthur était déjà loin de la capitale et ses troquets quotidiens. Du moins, c'est ce qu'on put lire dans la rubrique des Chats Aplatis des torchons à carreaux parisiens. Ce jour là en fait, Flore avait décidé de rendre visite à son vieux, non pas tant pour lui faire la bise que pour récupérer un gros chèque afin d'aller se faire voir sur les îles Marquises aux bras de Jules, son soupirant du moment… Eh ouais! Car la Flo ça faisait un moment qu'elle avait perdu sa fleur et depuis elle ne cessait de perfectionner sa connaissance de la nature. Son père, Louis, croyant que sa fille était toujours pucelle, lui accordait tout ce qu' elle désirait, du moment qu'elle lui promettait d'être chaste. "Pauvre Loulou !" pensait Arthur, mais comme il n'avait pas été élevé à coup de missel, il décida justement que ce soir là, il explorerait la Flore comme les autres et au diable son Jules ! La nuit venue, Arthur se trouva fort dépourvu de voir que Flore avait pris les devants en versant des cèdes à tifs dans la soupe de son paternel. Loulou ronflait comme une grosse cylindrée quand les deux loustics firent leurs affaires. Ils s'en donnèrent à corps joie ! Lorsque le fricotage épuisa les duettistes, ils prirent conscience que Louis trempait maintenant dans sa soupe depuis trop longtemps pour en ressortir sans être mouliné comme un légume... Flore avait vidé le tube complet de cachetons et comme Loulou finissait toujours son assiette creuse, le vieux avait rendu l'âme à on ne sait, entre deux croûtons, sur la toile cirée de la table en fort niqua de la cuisine.
Arthur qui avait déjà fait le coup du rosier, trouva l'idée de coller le Loulou au fond de son lit et d'afficher sur le devant dur du bistrot " fermé pour cause de RTT ". Pour finir tout le monde prit congé, la nuit même : Flore embarqua son chèque et son sac pour aller retrouver Jules et s'envoyer en l'air dans le premier 747 de Air Franc (honnête compagnie aérienne spécialisée dans les vols sans retour de bagages). Arthur, quant à lui, toujours habité par ses projets mariniers qu'il avait mariné depuis assez longtemps maintenant sentit qu'il était temps de les mettre à exécution avant d'exécuter un autre impair par mégarde.
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