[Arthur Bertron] : [1] [2] [3] [4] [5] [6] [7] [8] : [retour au kiwi]

 

Chapitre 1

Chez Loulou

 

Arthur Bertron n'était pas le genre de gus à bailler aux pigeons lorsqu'il s'agissait de balayer le trottoir de la rue La Chatte pèle devant le bar Chez Loulou où il avait trouvé un petit job de serveur depuis six mois. On peut dire que ce rade était une providence pour le jeune homme qui avait connu plus de pins noirs que de sapins blancs... En effet, Arthur était né dans Les Landes. Il était le cadet d'une famille de douze minots... On peut dire aussi que sa naissance n'avait pas été du goût de ses géniteurs... A la onzième couche, la mère avait lancé au père : "Maintenant pour les galipettes du samedi soir, tu peux te la mettre derrière l'oreille... treize à table tous les jours, je sais pas si tu vois la cène... mais on voit bien que c'est pas toi qui épluche les carottes et les journaux !"...

Sur ce, le Père Bertron avait pris le parti rouge (car il était coco-vin...) de passer ses samedis soirs au zinc du village à siffler des petits ballons : "Peu importe la couleur du ballon... du moment qu'on a l'ivresse... " lançait-il aux deux frères Pecnot, coutumiers eux aussi des parties de coudes en l'air... Le Père Bertron, Émile de son prénom, n'avait pas une vie des plus agréables... Il avait passé son enfance dans un couvent de belles soeurs. En effet, Émile était une petite bille de la nation, comme tant d'autres... Peu brillant pour les études - il n'avait même pas abreuvé en poche, c'est pour dire... - "Je préfère le breuvage divin !", répondait-il à l'aîné des frères Pecnot lorsque celui-ci le taquinait sur son manque de valises...

Lorsqu'il lui fallut choisir un métier, la mère du couvent avec son air supérieur lui avait trouvé une formation de maréchal ferrant... Depuis on peut dire que Bertron en avait fabriqué des fers à cheval, même si cela ne lui avait guère porté chance... L'année de ses vingt berges, il était allé au bal des débuts tentants qui avait lieu au bourg voisin, tous les premiers dimanches de Mai... Là il remarqua la jeune Bernadette, beau brin de fille... Il lui fit la cour mais pas trop longtemps car la Bernadette n'était pas du genre à faire la conversation préférant encore à cette époque les bises dans le cou aux cours de Philo... Il se contenta de la courte échelle....Et ce qui devait à rivet arriva... Bernadette se retrouva enceinte après avoir fait le mur... Émile l'épousa sans trop faire d'histoire... Ce que le père Bertron ne sut jamais, c'est que le polichinelle coincé dans le tiroir de la Bernadette était en fait d'un autre arlequin, lequel avait refusé d'assumer sa part dans cette sombre histoire de coucherie... Depuis, chaque fois qu'Émile touchait Bernadette, neuf fois plus tard, ils avaient le droit à la layette...

Le jour où Arthur fut conçu, le père Bertron était d'une humeur à couper au couteau... Il avait perdu le fond de sa chaussette avec ces imbéciles de Pecnot, à coup de tournées générales. Rond comme une queue de râteau, il rentra à la casba bien décidé à faire la fête à la mère... Il estima que le devoir qu'on juge légal devait avoir lieu et il eut lieu. Pour ne pas faillir à la règle, Bernadette renfila ses robes de ma trinité et, huit mois plus tard, prématurément il faut bien le dire, un petit garçon vit le jour en pleine nuit de pleine lune... "On l'appellera Arthur ! " décida Bernadette "même si c'est son père qui mériterait ce prénom pour avoir remit le couvert !".

Voici donc, comment Arthur entra dans ce monde, par la petite porte, un jour de décembre. Arthur ne fut jamais aimé par ses vieux : sa mère n'ayant jamais pardonné au père le petit coup du samedi soir ne prêta aucune intention particulière au petit bonhomme... Quant à Emile, il finit par devenir alcoolique ce qui le tua... Un soir où il était noir et qu'il ne faisait pas bien clair, il tomba dans un rosier du jardin qui décida de son tétanos... "C'est à cause de l'alcool et de la plante à six roses, ma foi ! " diagnostiqua le toubib en examinant la blessure à la tête... Ce fut un coup dur pour la famille qui se retrouva sans le sou.

Arthur dut quitter l'école malgré son goût pour les devoirs bien faits et trouver un gagne pain au plus vite. Mais compte tenu de la conjoncture, il lui fut difficile de trouver un boulot légal qui rapporte gros sans un minimum de diplômes... Comme le tertiaire etait à la mode, Arthur donna dans les services en tous genres : sorteur de mamies (au mois d'août) pour familles en vacances, laveur de carreaux dans un club de bridge, déboulonneur de bouts longs chez Pneu Joe, colleur d'affiches chez Benêt Ton, coureur de jupons chez Tacot Rat Balle... On peut dire qu'Arthur collectionnait les petits boulots comme d'autres collectionnent les timbres... Pourtant un soir de disette, alors qu'il errait dans les rues de la capitale, il finit par pousser la porte de Loulou dans le but de s'offrir un petit noir, afin de se réchauffer un peu...

Là, Louis Dort, le patron du troquet , très psychologue, décela la détresse dans le regard du jeune homme lui dit : " Dis donc mon gars ! Si ça intéresse, y'a la verrerie à lustrer pour celui qui n'a pas peur d'avoir les mains dans le Monsieur Propre toute la journée... enfile donc le tablier et plonge dans le bac avant que je ne change d'avis... t'auras ka poser ton bardas dans la chambre de bonne qui se trouve là haut... Pour le tarif, c'est le minimum syndical, soupe et petit jaune compris !". C'est ainsi que Arthur était devenu le fils adoptif de Loulou.

Loulou n'avait eu que des filles mais il ne les voyaient plus depuis que la mère avait claqué la porte en embarquant la caisse pour aller convoler avec un con voyeur de fonds (et de formes...) Loulou laissait toujours la porte ouverte au cas où.... "l'infidèle déciderait bien un soir de rentrer au bercail" disait-il souvent... Pourtant ça faisait maintenant 24 ans que la porte laissait passer les courants d'air. Loulou n'avait plus toute sa raison quand il s'agissait d'évoquer l'amour de sa chienne de vie...

Arthur avait une tendresse particulière pour le bonhomme. Le soir, ils partageaient le même repas, Loulou lui racontait ses histoires de maquis et de marquise... Faut dire qu'il en avait vu le Louis !. Non, fallait pas se plaidre, Arthur avait la belle vie...!

Pourtant, Arthur tournait tel un lit qu'on encage dans sa chambre. En fait il tournait sans tournées, car il était peu porté sur la chose, ce qui (qu'on s'en souvienne) avait fait le désespoir de son père! "Peut-être même que c'était cela qui avait eut raison de lui" songeait parfois Arthur en broyant du noir... "Mourir du thé tanne os quand on boit goutte qui peut croire ça ?".

Le coup des rosiers c'était un maquillage, un truc pour pas dire que ce soir là, Arthur aurait pu avoir un autre frère... Ouais ! Il le savait bien Arthur, vu que c'était lui qui avait fracassé la chaise sur la tête du vieux qui, bourré comme un coing (un coing est un fruit commun et bourré de vit, ta mine... d'où l'expression bout raie commun coup hein!) s'apprêtait non pas à se farcir la mère, qui s'était retranchée dans la cuisine, affûtant un hachoir, mais la Ninine... Ouais! La Ninine...

La Ninine, c'était la petite cousine qui venait une fois par an, dire coucou en passant... Et c'était comme un fait exprès que ce soit justement ce soir là que... Bref!.. Il n'avait pas hésité un instant en voyant son père trousser sa cousine, d'autant que ça faisait des heures que lui même lui faisait la causette sur les marches du perron en se disant qu'elle était devenue mignonnette la Ninine... Alors ça avait été plus fort que lui! il avait empoigné la chaise en fer forgé et... Crack ! Ni une ni dieu, il avait envoyé le vieux se faire voir ailleurs.... Bon! Après, il avait fallu consoler la Ninine en la câlinant un peu, et puis traîner le corps dans les rosiers, près du portail.... et puis expliquer à la mère qu'il l'avait trouvé comme ça le poivrot... Comme tout le monde pleurait beaucoup, surtout la Ninine, sa mère lui avait demandé de "la consoler un peu la petite, avant d'aller la coucher... ". Ce qu'il refit sans se faire prier mais dans l'ordre inverse...

Tout ça lui revenait de temps en temps à Arthur, surtout quand il pensait aux filles de Loulou... à Flore surtout, ... Il l'avait à fleur de peau celle là. Fallait-il qu'il fasse subir à Loulou le même sort qu'à son paternel pour espérer explorer la Flore ?

 

[Arthur Bertron] : [1] [2] [3] [4] [5] [6] [7] [8] : [retour au kiwi]